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mercredi 7 mars 2018

La faute des juifs, l'incarnation des faillites de la République qui menacent tous les français





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"Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous" disait Fanon. L'inquiétude face à l'antisémitisme qui s'est enraciné en France depuis les années 2000 devrait nous alarmer et nous pousser à exiger plus, bien plus de nos responsables politiques. Il traduit des troubles dans la société française dont nous pâtissons déjà collectivement, au-delà des seuls directement visés : fractures communautaires, refus de respecter le contrat républicain, nid favorable au développement d'autres haines et idéologies mortifères.

L'assassinat d'Ilan Halimi, les victimes de Mohamed Mérah, les commerces dont les propriétaires étaient juifs vandalisés et incendiés à Sarcelles en juillet 2014, dont la plus ancienne pharmacie de la ville, l'attentat contre l'Hypercasher en 2015, le meurtre de Sarah Halimi, l'incendie d'un autre supermarché juif à Créteil fin 2017 : ces événements suffisent à dire que l'on risque encore de mourir parce que juif en France au 21ème siècle. Ils ne sont hélas que les plus marquants d'une haine tenace contre les juifs qui leur fait quitter en masse un pays, leur pays, qui compte la troisième plus large communauté juive après Israël et les Etats-Unis.

Nul besoin de scruter les quartiers "sensibles". En France, il y a un antisémitisme ordinaire à l'école, dans la rue, dans les immeubles et il est alarmant de retrouver régulièrement des adolescents auteurs d'actes antisémites.

Des courants alimentent insidieusement un antisémitisme nouveau, qui n'est pas fait que d'insultes ou d'agressions qui surviennent régulièrement, mais d'un sentiment revanchard vis à vis des juifs et qui est installé et s'enracine depuis 20 ans.

De la lutte antiraciste à la lutte antisémite : les alliés objectifs qui font le lit de la haine


Le conflit israélo-palestinien, l'assimilation de la démarche d'Israël à la colonisation occidentale et à l'esclavage subis par les africains et afro-américains, les prises de position de leaders comme Angela Davis en faveur du boycott d'Israël au travers du mouvement BDS et une bienveillance vis-à-vis de l'antisémitisme promu par les organisations comme la Students for Justice in Palestine (dont les membres ont régulièrement des propos qui tomberaient sous le coup de la loi en France), un antisémitisme qui en vient à être considéré comme un dommage collatéral dans la défense de la Palestine, etc. : ces éléments éclairent mais ne suffisent pas à expliquer la porosité désormais récurrente entre certains militantismes pour les droits des noirs et le rejet antisémite par des français afro-descendants des Antilles, de Guyane, de l'océan indien et de pays d'Afrique différents.

Là où certains verraient la couleur comme dénominateur commun, c'est peut-être la fabrication d'une idée d'ennemi commun qui crée la cause commune.


L'effet Dieudonné, symbole du noir qu'il faut sauver des juifs


En 2003, l'une des premières polémiques concernant Dieudonné et l'antisémitisme, a fait regretter qu'il n'y ait pas une instance de défense des intérêts des noirs. En effet, la LICRA, SOS Racisme, le MRAP, la LDH ont une approche par le droit et par la prévention des actes racistes et antisémites, mais ne se positionnent pas idéologiquement dans la défense d'intérêts communautaires. En plus, ces associations ne peuvent pas se porter partie civile dans des procès pour actes ou propos racistes et antisémites tout en accompagnant des personnes accusées de ce type de faits.

Le "lobby juif" ou plus simplement désigné "le lobby" pour éviter de paraître trop ouvertement antisémite, serait cet ennemi qui entraverait les causes des autres minorités à cause de son "omniprésence" supposée dans les médias et le secteur bancaire, qu'il utiliserait comme moyens d'oppression, que certains militants panafricanistes comme Kemi Seba mettent désormais en avant avant le racisme dû aux blancs, racisme institutionnel ou d'Etat. En somme, par un étrange imbriquement argumentaire, les "vrais" colons et oppresseurs seraient les juifs, en Israël via leur état ou ailleurs via leurs "moyens".

Les sketchs de Dieudonné, qui se définit comme antisioniste, sont pour certains tombés sous le coup de la loi : de drôle, antisioniste, il s'est révélé antisémite dans certains de ses propos. Une réalité judiciaire qui est facilement écartée par ceux qui y voient des exemples du "deux poids deux mesures" dans toute la société, au profit des juifs et au détriment des autres minorité. C'est une expression omniprésente dans leurs discours.

Si s'opposer à l'extension des colonies israéliennes correspond à l'antisionisme, développer l'idée d'un lobby juif et par extension, celle d'un homo-judaeous en y assimilant chaque juif ou juif supposé, c'est de caractère antisémite. La frontière entre l'opposition politique et le systématisme d'une détestation des juifs est difficile à maintenir, c'est pour ça que le mouvement BDS et ses alliés la franchissent régulièrement, en particulier aux Etats-Unis où la liberté d'expression peut servir de prétexte pour des discours de haine dans une plus large mesure qu'en France, des discours et images qui circulent en France via internet et réseaux sociaux.

Les sketchs de Dieudonné, ses communications complotistes, sa proximité avec Alain Soral, véhiculent une provocation/harcèlement (?) des juifs et un antisémitisme qui ne parvient pas toujours à conserver un déguisement respectable. Ses ennuis judiciaires en font l'exemple sacrificiel d’une lutte et parachèvent le tour de manivelle donné à la machine antisémite qui s'est mise à tourner à plein régime depuis la seconde Intifada au début des années 2000, et qui marque un seuil d'actes antisémites : malgré des variations d'une année à l'autre, l'on ne revient pas aux chiffres datant d'avant cette date.

Claudy Siar, animateur antillais très engagé, disait en 2005 dans une interview diffusée sur  Afrik.com, constater que "les différentes associations qui luttent contre le racisme en France (le Mrap, SOS Racisme, la Licra, ndlr) ne s’attellent jamais à des discriminations lorsqu’elles sont à l’encontre de gens de la communauté noire. Ou très rarement. Je connais une de ces associations, que je préfère ne pas citer, qui, quand elle reçoit une plainte de ce type, la met directement à la poubelle. L’affaire Dieudonné a révélé les carences de la communauté noire à défendre l’un des leurs. Et surtout a montré à quel point on pouvait de façon automatique et sans aucun discernement frapper quelqu’un de la communauté sachant qu’il n’y aura aucune réplique."

Auprès d'une partie des noirs, les actions des associations antiracistes, parties civiles dans plusieurs procès ou actives sur le terrain pour sensibiliser contre le racisme, ne se remettront pas de cette image fausse d'abandon du noir au profit du juif, ou du blanc.
Par capillarité, pour lutter contre le système comme Dieudonné, ses fans, bien au-delà de la seule communauté noire, pourront être sensibles aux thèses diffusées par son allié Alain Soral, et par d'autres sites complotistes comme alterinfo ou Panamza qui restent dans la même veine anti-juive, et feront la part belle à des idées complotistes après l'attaque du Thalys et les attentats de janvier et de novembre 2015.
Ces sites, qui sont devenus une référence pour certains lecteurs, influencent tout leurs rapports aux juifs, aux institutions républicaines et à la société française : fausses informations, éléments tronqués, la construction d'une idée de "complot sioniste global" et d'un "lobby sioniste" sont leurs lignes éditoriales.
Lire ici un article de rue89 sur ces sites et leur diffusion d'idées complotistes au moment des attentats en 2015.

Des propos négationnistes ou incitant à la haine raciale ont valu des condamnations à Alain Soral. Depuis 2003, les condamnations de Dieudonné, ses dérapages, sa lettre à Salah Abdeslam, ont poussé certains de ses premiers soutiens à revoir leur opinion. Entre temps, 15 ans se sont écoulés.

C'est également à l'époque de l'affaire Dieudonné et du sketch réalisé sur le plateau d'On ne peut pas plaire à tout le monde, qu'est constitué le CRAN, Conseil Représentatif des Associations Noires, une fédération impulsée en 2005 par Nicolas Sarkozy pour avoir une "voix des noirs" sur le modèle des représentations communautaires à l'américaine dans le dialogue avec l'exécutif.
Emergeant avec une nouvelle sensibilisation à la nécessité d'un lobbying et d'une réponse plus musclée dans des affaires médiatisées mais pas toujours solides ni fondées sur le plan judiciaire, le CRAN n'est pas toujours connu du grand public mais peut émettre une communication officielle jugée représentative des noirs de France.
Pas un mot du CRAN lors des commémorations des attentats de novembre 2015 qui verront mourir des victimes noires et arabes françaises ainsi qu'étrangères attablées en terrasse ou présentes au Bataclan ni lors des commémorations des attentats de janvier 2015, sauf pour souligner l'absence d'Emmanuel Macron au troisième jour, quand Clarissa Jean-Philippe, policière municipale martiniquaise tuée à Montrouge par Coulibaly, fut honorée par le ministre de l'intérieur Gérard Collomb et Annick Girardin la ministre des outre-mer.
Le CRAN demande de l'empathie, et à raison, sur les questions telles la prise en compte des crimes passés, des difficultés actuelles rencontrées par les noirs français et la juste reconnaissance des noirs comme citoyens à part entière comme l'exige la Constitution qui refuse toute différenciation raciale. Cependant, cette empathie n'est pas transversale et ne saurait concerner les autres minorités ni  la communauté nationale qui représente toutes et tous et ce, même dans des moments où le choc, l'émotion et le deuil semblent toucher les français au-delà des catégories dans lesquelles l'on ne cesse de les enfermer.
Sans aucunement être représentative des comportements individuels et de l'émotion qui peut relier les français dans la joie ou dans le deuil, cette sectorisation "chacun ses morts, chacun sa mémoire" accentue les fractures.

Invitée lors de 24h Pujadas en novembre 2017, Maboula Soumahoro, qui organise la version française du Black History Month, avait exprimé cette forme d'antisémitisme liée à la compétition entre minorités, considérant normal de constituer une liste électorale pour faire perdre son mandat à un maire parce qu'il était juif.
Dans ce contexte, certaines idées pour la défense de la cause noire s'alignent plus facilement avec un rejet des juifs, notamment au travers d'une récupération disparate de l'héritage de Malcolm X.


Malcolm X, le chaînon manquant
Une rue de Jérusalem porte le nom du révérend Martin Luther King Jr. Elle nous renvoie plus de 50 ans en arrière, à l'homme qui unifia l'Amérique pour changer la Constitution et faire reconnaître la pleine citoyenneté des noirs américains. Et c'est bien avec lui et avec sa vision du militantisme noir affirmé, mais non séparatiste ni racialiste, que des juifs américains ont pu prendre part au mouvement des droits civiques qui a abouti à la fin de la ségrégation aux Etats-Unis.

Mémorable marche sur Washington en 1963 où eut lieu le discours "I have a dream" de Martin Luther King Jr, le rabbin Joachim Prinz aux côtés du Dr King Jr et de John Lewis, Matthew Ahman, Floyd B. McKissick, le révérend Eugene Carson Blake, Cleveland Robinson.


Le rabbin Abraham Joshua Heschel en mars 1965 lors de la célèbre Marche pour les droits civiques de Selma à Montgomery avec le révérend Martin Luther King et d'autres leaders de ce mouvement, dont John Lewis, une nonne non identifée, Ralph Abernathy,  Ralph Bunche, le révérend Fred Shuttlesworth
Le rabbin Abraham Joshua Heschel en mars 1965 lors de la célèbre Marche pour les droits civiques de Selma à Montgomery avec le révérend Martin Luther King et d'autres leaders de ce mouvement, dont John Lewis, une nonne non identifée, Ralph Abernathy,  Ralph Bunche, le révérend Fred Shuttlesworth
S'il est une figure majeure de la lutte pour les droits civiques, Martin Luther King Jr est moins cité qu'une autre figure plus virulente et radicale dans sa démarche pour l'émancipation et même l'établissement d'un état américain séparé pour les noirs. Cette approche plaît plus aux militants anti-racistes radicaux français qui tentent d'occuper le devant de la scène et qui reprennent notamment en partie sa parabole "nègre de maison" contre "nègre des champs" pour distinguer les noirs inconscients ou volontaires dans un système les exploitant, de ceux qui se battent. Cette distinction, poussée jusqu'à l'insulte, revient souvent, avec son équivalent "arabe de service".
Leader charismatique noir et musulman, Malcolm X et une certaine idée que certains se font et répandent de ses discours, scellent la séparation de la cause noire de la cause juive, voire la justification d'un antisémitisme lié à une concurrence entre ces causes.

Dans son opposition aux juifs de Harlem qui développaient des commerces prospères vendant de l'alcool au moment où Nation of Islam incitait les noirs à ne pas boire et à embrasser l'islam, Malcolm X a délivré des discours très virulents et critiques pouvant alimenter des discours antisémites. Il a été d'autant plus à l'aise dans ces critiques qu'il avait auparavant condamné le nazisme et la Shoah, et ne généralisait pas celles-ci à tous les juifs américains.
Malcolm X disait des juifs qu'ils étaient les plus féroces à défendre les membres de leur communauté, que quiconque s'en prenait à l'un d'eux pouvait s'attendre à une féroce réponse collective pour le protéger, une réaction épidermique qui pouvait même valoir d'être étiqueté antisémite pour une simple critique.
Il expliquait que les larmes des juifs venus trouver refuge aux Etats-Unis ne devaient pas faire oublier celles des noirs qui y supportaient la ségrégation après avoir enduré l'esclavage au prix de nombreuses vies.
Il allait jusqu'à dire que les juifs qui cautionnaient le système ségrégationniste opprimant les noirs, ne valaient pas mieux que les nazis européens, en légitimant sur le sol américain esclavage, lynchage, ségrégation et répression d'une autre minorité.
Malcolm X reconnaissait tout à fait l'investissement de juifs avec les noirs du mouvement des droits civiques en particulier avec Martin Luther King Jr, c'est aussi pour cela qu'il a dit qu'il n'avait pas peur de les critiquer très sévèrement, quitte à être estampillé antisémite pour ses propos, car cela ne reflétait pas son sentiment vis à vis des juifs dans leur ensemble.

Ces discours, associés à la position très antisémites de Louis Farrakhan depuis la mort de Malcolm X, contribuent à un fond de préjugés antisémites dans certaines approches des rapports entre les juifs et les noirs, qui est nettement renforcé par la véritable OPA de l'islam politique sur la cause des noirs depuis les 20 dernières années.
Marwan Muhammad, qui se compare beaucoup à Malcolm, est l'une des illustrations de la façon dont les penseurs noirs, les mémoires des peuples noirs, leurs revendications, sont allègrement repris dans la communication de personnalités et d'organismes de l'islam politique ici et ailleurs.

Ceux qui prônent l'émancipation des noirs du monde entier se retrouvent parfois solidaires et relais potentiels, volontairement ou non, de ceux qui ont identifié le juif comme leur ennemi pour raison religieuse.

L'antisémitisme comme profession de foi


Malgré des décennies de ce qui ne peut pas être qualifié de cohabitation parfaite et paradisiaque, dresser le juif comme adversaire systématique du musulman est devenu un phénomène plus courant dans les années 2000 notamment avec la seconde Intifada et avec un ancrage de plus en plus efficace des idéologies radicales, tant sur le terrain, que dans les cercles d'intellectuels et les diffusions sur internet en particulier via des vidéos qui sont partagées des centaines de milliers de fois.
Cela coïncide avec un néoconservatisme et un besoin d'affirmer et de défendre ses croyances, sa religion, son honneur, d'une manière qui ne concerne pas que les musulmans d'ailleurs, et qui trouve une expression dans un militantisme du quotidien : fierté d'arborer des vêtements religieux, port du hijab et de la barbe, alimentation halal, finance et épargne islamiques, sites de rencontres par affinité religieuse, etc.
Dans ce contexte de l'affirmation identitaire religieuse néotraditionnaliste, la place du juif peut plus naturellement être celle de l'ennemi, non seulement à cause du conflit israélo-palestinien mais aussi via des préceptes écrits qui déshumanisent les juifs, au point que le mot juif constitue une insulte courante entre musulmans.

Verset 82 de la sourate Al-Ma'ida

Verset 51 de la sourate Al-Ma'ida


Versets 5 et 6 de la Sourate al-Jumu'ah

Nombreuses versions de différents narrateurs, de Sahih Muslim



Tous les musulmans ne sont pas antisémites, loin de là. Ce qui demeure inquiétant, c'est la banalité de propos ou prêches antisémites dans des conférences, des vidéos, des livres qui sont destinés à des musulmans. D'ailleurs lorsque des imams font l'objet de controverses suite à des prêches antisémites, ils ne perdent pas pour autant la possibilité de continuer à intervenir, notamment auprès d'un jeune public. Il en va de même pour l'homophobie ou des messages violents et dégradants visant les femmes. A l'exemple du très populaire Hassan Iquioussen, dont le prêche antisémite datant de 2004 a été très largement diffusé y compris via des librairies, ces discours se sont banalisés, sans même provoquer de poursuites ni de réactions politiques.
Quelques polémiques de ci de là, et puis l'indignation s'en va. Cela, ni les autres influences ou prises de position inquiétantes, n'ont pas empêché les responsables politiques de gauche comme de droite, comme Nicolas Sarkozy, de permettre à l'UOIF d'avoir pignon sur rue partout en France, non seulement dans les lieux de cultes mais dans des congrès, conférences organisées dans des lieux publics.
La doctrine salafiste a elle aussi trouvé sa place dans les paysages ordinaires français, en ville, en banlieue, dans des campagnes où il a été difficile d'enrayer son expansion.
La liberté de culte, garantie par l'Etat, dans le cadre de la loi, se trouve sans limite alors même qu'elle bat en brèche des droits fondamentaux. Entraver la liberté religieuse est un terrain sur lequel les français rechignent énormément à aller compte tenu des persécutions religieuses qui ont marqué notre histoire et que nous ne voulons pas renouveler. Seules les dérives sectaires sont visées par les autorités, et il en faut beaucoup pour qu'elles se décident à intervenir.


Les récents attentats ont poussé à la fermeture de mosquées, décisions de l'exécutif qui, malgré de vives critiques et des accusations d'atteinte à la liberté, n'ont pas été cassées par les recours juridiques. Cela intervient hélas avec plus d'une dizaine d'années de retard.
Les effets de ces années d'aveuglement politique, localement et de la part de l'exécutif, sont désastreux en l'absence de contre-discours au sein même des courants religieux, d'efforts de terrain contre le racisme et l'antisémitisme dans le milieu scolaire, de rigueur concernant les interventions associatives sportives cultuelles et culturelles qui peuvent être mises à profit pour avoir une influence durable sur la jeunesse. La mise au placard de la laïcité, l'absence de charte et de contrôle, ont rendu possible de subventionner des activités à caractère culturel (et cultuel sous couvert de culture), éducatif, sportif, qui n'étaient en fait que des moyens de capter un jeune auditoire pour faire la promotion d'idéologies religieuses radicales.
La sourde oreille également, face aux quelques sonnettes d'alarmes tirées par des parents, des éducateurs, des habitants, a conforté les partisans de l'islam radical dans une démarche à laquelle la résistance était quasi inexistante. Pendant que ces idées faisaient leur oeuvre, la conscientisation identitaire revancharde a achevé de créer une posture revendicative de la part des français dont les parents sont originaires des anciennes colonies, en particulier l'Algérie avec l'histoire douloureuse de la guerre.
Ces revendications, et la vision des rapports de société qu'elles dessinent, ont beau être minoritaires, l'emphase que leur offre une médiatisation sans précédent et un soutien politique, contribuent à leur permanence.

"Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous" disait Fanon. Ses héritiers, tout comme une partie de la gauche, ont pourtant signé un chèque en blanc à toute démarche des mouvances décoloniales malgré leurs radicalités. Le soutien à l'autodétermination, l'autodéfense, l'émancipation face à l'hégémonie coloniale tant structurelle qu'idéologique (ce que serait l'universalisme) pousse à un aveuglement : rejeter l'universalisme car il serait initié par les blancs et donc les colons - bien que les penseurs des Lumières ont lutté contre l'esclavage - et absoudre toute dérive d'une initiative décoloniale parce qu'elle vient des minorités. Double préjugé essentialiste lourd de conséquences.

En effet, lorsque Houria Bouteldja du Parti des Indigènes de la République, n'affirme pas "sionistes au goulag" mais défend une position simplement de précurseur d'antisémitisme. Selon elle, le drame qui a touché les juifs de France lors de la Shoah ne concerne pas les français dont les ancêtres ont connu la colonisation, cette mémoire là n'est pas la leur, ni en tant que récipiendaire identitaire ni en tant que français puisque ce fut l'oeuvre d'un état dans lequel ils ne se reconnaissent pas.
Ce narcissisme poussé à l'extrême empêche de participer de la même nation, en rendant impossible de reconnaître et de comprendre les histoires des uns et des autres, ni même l'Histoire qui a permis que la France soit ce qu'elle est aujourd'hui et qui en fait un pays unique et indivisible. Si un descendant d'esclave ne peut pas avoir de légitimité à s'émouvoir du récit d'un réfugié politique fuyant le franquisme ou la guerre en Syrie, si aucun d'eux ne peut avoir de légitimité à s'émouvoir du sort de Gavroche sur sa barricade parce qu'il était blanc, il n'y a plus de République et plus que des divisions.


Et ces juifs pour lesquels l'empathie n'est pas de mise pour les "indigènes", sont en plus coupables car ils se distingueraient par leur "souhait de ressembler au blanc", ils bénéficieraient d'une faveur, d'une priorité en raison de la reconnaissance de ce qu'ils ont subi et exerceraient une position dominante par rapport à d'autres minorités.

Tout concourt à ce que la pression réelle de l'antisémitisme quotidien dans les quartiers populaires s'ancre durablement notamment à cause de l'indifférence voire de la justification de cette haine dans les discours de ceux qui se montrent comme les nouveaux fers de lance de la lutte contre le racisme. Rompus aux usages des réseaux sociaux, habiles prestidigitateurs du buzz pour amener des polémiques qui enflamment un microcosme avant d'être repris dans les médias, ils parviennent à écraser la vision des réalités de leur approche idéologique, tour à tour effaçant ou accusant le juif.

La nouvelle vieille idée du juif prospère, influent, omniprésent dans le secteur des banques et des médias, etc. rejoint les vieux relents d'antisémitisme que l'extrême droite et les nazis ont entretenu depuis le début du 20ème siècle. Le danger de la rencontre de ces idées, et de l'amplification antisémite qu'elles induisent, sont désastreux en terme d'actes antisémites, d'indifférence face à ces actes, et de repli de la communauté juive qui se trouve aux abois jusqu'à émigrer en Israël par le pouvoir de l'Alya.

Une opinion qui finit par laisser le juif à son sort, dans le repli, la crainte et le sentiment réactionnaire


Comme il semble "mériter ce qui lui arrive", pour une raison ou une autre, le juif est non seulement ciblé par l'antisémitisme mais aussi privé de la reconnaissance même du caractère anormal des actes antisémites et de la prévention de ces actes.
Dans le stage du syndicat enseignant Sud Education 93 " Au croisement des oppressions, où en est-on de l'antiracisme à l'école" réalisé en décembre 2017, le programme annonçait un développement sur l'islamophobie dans l'éducation nationale et sur le "racisme d'Etat", des ateliers en non-mixité raciale mais pas de programme spécifique sur l'antisémitisme, que l'on croirait absent des inquiétudes de ce département, que les habitants juifs fuient pourtant de plus en plus, à l'image de Sarcelles, lorsqu'ils n'ont pas pu déménager à l'intérieur de la Seine-Saint-Denis vers des villes qui leur semblent moins "dangereuses". Cet exode intra francilien est abordé dans cet article néerlandais.

En 2017 l'on a dénombré :
121 actes antimusulmans (source Ministère de l'intérieur) pour une estimation de 5,8 millions de musulmans français (étude Pew Institute).
311 actes antisémites (source Ministère de l'intérieur) pour environ 500 000 juifs français (Berman Jewish Database). Légère baisse par rapport à 2016, mais une augmentation des actes avec violence 97 en 2017, contre 77 en 2016.
L'antisémitisme, qui est incroyablement élevé dans les actes rapportés, par rapport au nombre de juifs, est souvent absent des conférences et discours de la vague de néo-antiracistes qui entendent apporter la parole "authentique" et répondre aux réalités de terrain qui échapperaient aux associations historiques et aux institutions.
Lorsque Rokhaya Diallo aborde l'antisémitisme de l'Allemagne nazie sans le cautionner, elle lui confère une approche particulière, en soulignant que la haine des nazies envers les juifs n'était pas basée sur des caractéristiques dégradantes comme ce fut le cas pour d'autres minorités visées par la déportation et la solution finale (personnes handicapées, tziganes). Pourtant, c'est véritablement comme une catégorie de sous-hommes même inférieurs à des animaux que les juifs étaient désignés, les untermenschen. Cette étrange requalification par Rokhaya Diallo rejoint celle de l'activiste américaine Linda Sarsour, rompue aux doubles discours, va plus loin dans cet aspect. Ce n'est pas la qualité mais la quantité que Linda Sarsour s'attache à décrire dans un concours macabre de façon à minimiser le nombre de victimes juives par rapport aux LGBTQ, tziganes et autres minorités dont elle choisit d'exagérer le nombre.

Actuellement, c'est l'islamophobie qui est présentée comme un phénomène galopant, et s'il s'avère hautement nécessaire de lutter contre tout acte discriminatoire et/ou violent à l'encontre des musulmans, il est étonnant que l'antisémitisme ne soit pas médiatisé ni pris en compte sur le terrain comme le voudraient les chiffres. Il est devenu courant d'entendre ou de lire que les musulmans français sont comme les juifs des années 30, alors qu'il semble bien que les juifs français soient en réalité toujours comme ceux des années 30.
La force de la République est de pouvoir lutter contre ces deux maux en sortant des pièges du prisme communautaire, sans effectuer de traitement inégalitaire, non seulement en mettant les moyens nécessaires pour sensibiliser contre le racisme dès l'école élémentaire, mais aussi en enrayant la diffusion des discours de haine sur internet, et intervenant pour que la jeunesse puisse mieux découvrir toutes les valeurs républicaines.
Une proposition qui paraît anodine dans le récent rapport de Gilles Clavreul sur la laïcité, pourrait aider à réinvestir les lieux où les jeunes reçoivent des repères, au travers d'activités de loisir et éducatives (dont les néoconservateurs religieux ont bien compris l'importance puisqu'ils ne manquent jamais d'utiliser ce type d'animations pour leur endoctrinement) : cibler les formations d'animation culturelle ou sportive et les associations en conditionnant un cursus sur la laïcité et les valeurs de la République ainsi que des conditions en terme d'engagement civique pour le versement des subventions. C'est un pas décisif, mais quid des écoles privées religieuses, de la supervision de l'enseignement qui y est véhiculé, de l'évincement systématique des imams qui fautent, de la protection des enfants dans les écoles ou ailleurs (quelles propositions est-il possibles de faire à ce sujet ?).

La Shoah est un sujet qui symbolise une époque peu glorieuse dont on ne veut pas se souvenir, et certains préfèrent pointer la flèche vers les juifs pour ne pas plonger plus en amont dans ce que cette époque a pu représenter.
Ainsi, alors que personne ne s'étonne de l'existence de Fonds de garantie qui mettent la solidarité nationale au service de l'indemnisation des victimes d'accident de la route y compris en cas de délit de fuite, et des victimes d'actes de terrorisme, il se trouve des personnes pour trouver suspicieuse celle des victimes et des enfants de victimes de déportation à laquelle l'Etat français a participé sous le régime de Vichy.
Ce malaise, cette inversion de la culpabilité qui retombe sur les juifs alors que ce sont des bien des juifs qui ont subi ces crimes, favorisent une forme de vindicte vis-à-vis de ceux qui semblent profiter de la Shoah, vindicte aussi ridicule qu'ignoble.

Désertant de plus en plus l'enseignement public, fuyant des quartiers devenus peu sûrs, les juifs de France deviennent doublement victimes d'un repli forcé par l'absence d'engagement politique réel, en particulier localement, pour enrayer l'antisémitisme. Car c'est bien localement que des réunions ou conférences - où l'antisémitisme est remis à neuf et au goût du jour - sont organisées et autorisées avec parfois l'aide de subventions des mairies, départements, de la CGET, etc.
Bordeaux, Lille, Le Havre, Gennevilliers, Lyon, etc. ont ouvert des espaces publics à ceux qui, agissant sous la large bannière de l'antiracisme politique ou de rencontres militantes ou encore de rassemblement religieux, permettent à des personnalités et des ouvrages antisémites de trouver une audience régulièrement en France. Il n'y a quasiment aucun contrôle de la programmation de ces événements et ce sont des citoyens qui en dénoncent la teneur, en comptant sur la mobilisation des réseaux sociaux, et ce parfois au prix d'intimidations et de menaces de mort, comme ce fut le cas pour Laurence Marchand Taillade en 2016.

De même, des universités ont, sous le prétexte de la pluralité d'opinion, fait intervenir des personnalités faisant le lit de l'antisémitisme, sans leur apporter de contradiction, qui est pourtant la condition pour que la pluralité d'opinion, la liberté d'expression, soient garantes d'une parole qui ne stigmatise pas.

Face à ce climat qui affecte bien au-delà de l'ordinaire du quotidien, le repli des juifs leur fait quitter les endroits où il y aurait une chance pour des citoyens de se rencontrer et de se lier en faisant fi des préjugés. En particulier, la fuite des élèves juifs de l'école publique a des conséquences désastreuses sur la possibilité des autres élèves et de leurs familles à faire société harmonieusement avec des juifs.
Dans le même temps que cette invisibilisation progressive des juifs dans la sphère publique, ce repli encourage un durcissement de leurs positions politiquement, une aubaine que l'extrême droite a saisi pour tenter de ratisser des voix chez ces français qui ont été trahis par les partis traditionnels des deux côtés de l'échiquier politique. Paris, Lille, Orléans, Elancourt, Le Havre, Mulhouse, Avignon, Les Essarts le Roi, Bordeaux, Venissieux, la liste des endroits où il a été possible de laisser faire des poussées néoconservatrices est longue et, dans les années 2000, le phénomène prend de l'ampleur avec la reconnaissance dont bénéficiera l'UOIF par les dirigeants tels que Nicolas Sarkozy qui, en tant que Ministre de l'Intérieur, se rendait alors au salon tenu par cette organisation au Bourget où Femmes et hommes étaient séparés, ce qui ne l'a nullement dérangé pour réaliser son intervention.


Et voici les antisémites et négationnistes d'hier au secours des juifs de France : si pour l'heure leur réponse n'a pas été positive en terme de voix, cela illustre un risque non pas d'une bascule électorale, mais d'une persistance à l'immobilisme de la classe politique, sauf de la part de l'extrême droite qui ne ménage aucun effort populiste, et dont certains courants sont eux mêmes toujours fortement antisémites.

mercredi 21 février 2018

Mennel Ibtissem, Rokhaya Diallo : erreurs de casting ou dangereuse normalisation des fractures communautaires ?






Facho, raciste, islamophobe, nazi feminazi ou encore suppôt des blancs, négresse de maison, beurette de service, harki, traître à ton peuple" sont des insultes que vous pourriez recevoir si votre avatar sur les réseaux sociaux permet de savoir que vous êtes de “race arabe” ou “race musulmane” comme disent certains qui, après avoir cherché à lutter contre une hiérarchisation des “races” ont fini par en inventer une nouvelle.


C’est un champ de mines idéologique que nombreux tentent de traverser depuis l’affaire de Mennel Ibtissem. Le challenge se révèle dur à relever pour les novices ou non qui voudront prendre la parole. Les trolls prompts à coller des étiquettes et adeptes du cyber-harcèlement les attendront au tournant, le doigt sur la cliquette prêt à vous signaler en masse auprès du réseau social afin de vous réduire au silence pour quelques heures au mieux, à jamais au pire.



D’autres profitent de ce silence pour se rendre omniprésents dans les médias, devenant seuls porte-parole d’une communauté que l’on réduit à un bloc monolithique. La bienveillance fait énormément de tort à la prise en compte de paroles plurielles, car elle s’associe à l’idée, assez empreinte de stéréotypes, qui empêche d’envisager un musulman ou une musulmane comme une personne singulière et non l’exemple type de ce que pensent “les musulmans”.
Les courants religieux conservateurs sont nombreux, et leur réponse à ce que recherchent leurs fidèles n’y est pas étrangère. La liberté de conscience, qui comprend la liberté religieuse, permet aux français de choisir le culte qui leur convient. Néanmoins, en France seul le néoconservatisme islamique trouve autant de relais en dehors de ses propres fidèles.  
Toujours au même rythme, des tribunes, des prises de parole à la télévision, nous proposent la même soupe réchauffée, elle a un goût insipide mais assez familier.  Les mêmes têtes proches des mêmes associations, les mêmes débats et surtout les mêmes procès d’intention.

La polémique entourant la candidature de Mennel donne comme une impression de déjà-vu, évoquant celle qui aura suivi l’éviction de Rokhaya Diallo du Conseil National du Numérique par le gouvernement. Encore une fois, il y avait un camp du bien, un camp du mal sans aucune zone de rencontre partagée.  
Dès que l’on se décide à prendre la parole sans réciter des prises de position apprises par coeur, il faut choisir entre garder sa dignité à défaut de pouvoir sauver sa réputation, protéger son anonymat en cas de confrontation à la horde de trolls qui sévit ou encore échapper à l’assignation à résidence doctrinale.

Nous pouvons souhaiter à Mennel de faire une belle carrière, loin de cette polémique, cependant nous ne pouvons pas nous réjouir de voir qu’encore une fois la voix des autres composantes de l’islam en France a été réduite au silence par ceux qui s’érigent en défenseurs des libertés grâce à un tribunal moral pour faute grave : l’alliance avec l’extrême droite.

Le procès pour association avec l'extrême droite

Dès le retrait de Mennel, qu'elle annonce dans un message émouvant destiné à ses fans, un procès débute pour participation à la campagne raciste dont elle aurait été victime.
Le nombre de tweets échangés est impressionnant. Le soir de l’émission plus de 150 tweets parlent de sa prestation, 96 % plébiscitent Mennel, sa voix, l’émotion qu’elle suscite, il y a même une dizaine de demandes en mariage. Le 4 février, AJ+ lui consacre un sujet qui comptera près de 1500 retweets et plus 2300 likes, en revenant sur le fait qu’elle ne soit “pas passée inaperçue”, et que si certains “n’ont retenu que son turban, c’est bien la voix de Mennel qui a conquis le jury”. La vidéo montre la religieuse gagnante de The Voice Italie et une participante musulmane voilée de The Voice Belgique,  en indiquant que c’est la première fois qu’une candidate de l’émission couvre ses cheveux en France. Ce court sujet d’AJ+ se termine sur une longue pause sur  la copie d’écran d’un tweet disant que “si le Printemps Républicain, Wauquiez et  le FN  ne s’en mêlent pas, elle va gagner” The Voice.
Suite aux informations tweetées le 4 février concernant ses anciens posts, plus de 3000 tweets débattent de son inclination pour les thèses conspirationnistes, notamment pour en  démontrer la banalité, ce qui n’est guère surprenant. Plus de 3000 tweets sont émis pour la soutenir ou affirmer qu’elle est victime de racisme (et cela dépasse les 14000 tweets après l’annonce de son retrait), et son message indiquant que sa “musique continuera d'exister et sera d’autant plus émouvante après ces événements” a reçu plus de 9000 likes, contre 331 retweets pour un tweet l’accusant d’être un “agent de propagande” et près de 670 pour se réjouir ou crier “victoire” suite à son retrait de The Voice.
En revanche plus de 3000 tweets s’inquiètent simplement de ses liens avec l’islam radical et les Frères Musulmans.

Les tribunes s’enchainent et même un article pointant des utilisateurs de Twitter qui auraient « participé à la polémique » avec la fachosphère.
Les détails de cette participation s'effacent devant la gravité morale d'une telle alliance : le choc face aux anciens propos de la jeune femme, l’inquiétude de voir les idées de prédicateurs néoislamistes rencontrer un engouement, « faver» un tweet de Conspiracy Watch donnant des informations, sont aussi condamnables que des attaques racistes et des insultes. Captures d'écran à l'appui ou non, les utilisateurs de Twitter incriminés, notamment des membres ou sympathisants du Printemps Républicain, reçoivent des messages insultants ou menaçants.
Citer Mennel Ibtissem devient plus grave que ses propos que l'on est sommé de mettre sur le compte de la jeunesse, ce que beaucoup de personnes pourraient comprendre, tant il est courant de se remémorer avec effroi ou humour les prises de position et engagements que l'on a eus à 20 ans.
Or, parmi les propos échangés, ceux d'autres musulmans tentent pourtant d'apporter une parole sur les idées des Frères Musulmans, leur omniprésence dans les médias et les contenus web que visionnent de jeunes français. Ce que des catholiques ou des baptistes pourraient faire en débattant des idées véhiculées par d'autres courants de leur religion, est rendu impossible pour les musulmans.

Pris au piège de cette disqualification pour alliance avec l'extrême droite, les musulmans qui tentent d'aborder la stratégie propagandiste de l'idéologie frériste ou salafiste, se découvrent « islamophobes », des « traîtres à leur peuple ».
Il y a une démarche attendue, solidaire vaille que vaille et protectrice face au racisme, dont la menace est permanente. Le racisme, qui est loin d'être éradiqué en France, peut ainsi devenir la carte de fin de débat, qui peut être gardée dans sa manche et utilisée sans limite en toutes circonstances.
Pire, la bienveillance systématique qui anime certains médias et personnalités aboutit à un paradoxe étonnant : la critique, la question, ne sont pas permises lorsque le sujet est lié à une personne issue des minorités, et ce même pour d'autres personnes issues de ces minorités, qui ne sont en revanche pas du tout ménagées dès qu'elles mènent une autre démarche que la loyauté communautariste « ethnique » ou religieuse. Leurs voix sont étouffées par cette bienveillance dont les identitaires communautaristes savent très bien abuser pour museler le débat.

Le fameux militantisme intersectionnel n’est d’aucun secours pour répondre à cette difficulté. C’est le moment où l’on tombe dans l’angle mort des causes communes. Personne ne veut pointer les choses qui dérangent et qui pourraient faire de l’ombre au mouvement global. Ce que l’on passe sous silence ne disparaît pas, loin s’en faut.

Une stratégie de neutralisation du débat qui fait aussi ses preuves ailleurs

Ce n’est pas un problème typiquement français. Malgré les différences majeures entre nos deux pays, aux Etats-Unis, Linda Sarsour, activiste musulmane née à Brooklyn, est passée maîtresse dans l’art de neutraliser le militantisme universel. Devenue omniprésente de nombre de causes défendant la justice sociale et les droits des femmes, elle en profite pour élargir la portée de ses revendications et de ses points de vue liés aux Frères Musulmans.
Elle a notamment indiqué que la charia était tout à fait raisonnable une fois que l’on en connaissait les détails, s’est moquée de la préoccupation de certaines américaines autour de la possibilité pour les femmes saoudiennes de conduire, étant donné qu’elles bénéficient de 10 semaines de congé de maternité, ce que les américaines n’ont pas.
Linda Sarsour se retrouve régulièrement au coeur de polémiques qui ont poussé de plus en plus de personnes à se désolidariser et à la nommer “fausse féministe”. Récemment le hashtag #YoudontspeakformeLinda (Linda tu ne parles pas en mon nom) a comptabilisé 6000 tweets désapprouvant ses propos lors de la Women’s March, mouvement fédérant des femmes américaines qui s’est constitué en réaction à l’élection de Donald Trump.
Au moment de la publication de témoignages #MeToo sur les réseaux sociaux, celle qui dit qu’avant, elle était une femme ordinaire, mais que depuis qu’elle porte le voile on sait qu’elle est musulmane, a récemment montré l’aboutissement du cloisonnement communautaire au profit des hommes orientaux : confrontée à un cas de harcèlement sexuel, elle aurait refusé d’aider la victime présumée, une jeune femme musulmane, et menacé de mettre sa carrière en péril car elle estimait que l’homme incriminé était un “bon musulman”, qui est désormais l’objet d’une investigation par la police de New-York.
Une fois que le verrou communautaire se referme, il appartient à la communauté d’y faire régner l’ordre et la loi selon ses propres codes comme le recommande, en France, la fondatrice du PIR Houria Bouteldja, qui expliquait notamment qu’il est normal qu’une femme noire ne porte pas plainte pour viol si l’auteur est un homme noir, afin de préserver la communauté noire. Un système de droits à la découpe, que nous n’aurions jamais pensé réalisable, se profile dans des pays où l’éventail des lois et la notion d’égalité des citoyens existent, malgré des imperfections très notables.

Au Canada aussi le politiquement correct et l’individualisation outrancière des droits créent d’étranges paradoxes. À force d’ériger les choix et libertés individuelles en droits fondamentaux, ce qu’ils ne sont pas toujours, les droits fondamentaux s’érodent, et c’est ainsi qu’il devient controversé de lutter contre l’excision, qui ferait partie de la culture inaliénable de certaines personnes. Si c’est au nom de la culture et de la religion, mutiler ne serait plus un crime et s’y opposer deviendrait la marque du racisme ?

Tout le monde s'empare du turban de Mennel, mais dans quel but ?

Étrangement, pendant que toute critique de Mennel est assimilée à une adhésion aux idées d'extrême droite, Alain Soral lui apporte son soutien. Après plusieurs condamnations liées à de l'antisémitisme ou du négationnisme, Soral serait soudain très engagé contre le racisme pour soutenir une jeune musulmane. À moins que cela ne cache un autre objectif en entretenant un raisonnement d'opposition binaire entre juif et musulman ?
Le site d'information subversive et complotiste Alterinfo, qui tout comme Soral fait toujours d'une obsession pour le "lobby sioniste" une base informative, soutient aussi Mennel. Elle est comparée à Amir, gagnant de The Voice de confession juive, pour démontrer une différence de traitement, un "deux poids deux mesures". De même, les sites comme librepenseur.org, ou encore Panamza, défendront la chanteuse avec cet argument.
Pas de référence à Slimane, qui a chanté en arabe comme l'a fait Mennel, lors d'une interprétation mémorable de Formidable de Stromaé. Ni d'allusion aux autres gagnants issus de minorités.

Tout cela nous fait voir la polémique autour de Mennel comme le signe d’un danger qui n’est en rien “un acharnement” comme le résument certains. Ni une simple manipulation des écrits de la jeune fille, manipulation motivée par la haine des arabes et des musulmans comme d’autres le disent.
Le “Camp Mennel” est unanime : si ce n’était pas pour les propos qu’elle a tenus à “15, 16 ans” comme on a pu entendre Leila Slimani le dire au micro de France Inter (et à qui donc nous rappellerons qu’elle était âgée de 20 ans), l’histoire se serait arrêtée là et Mennel aurait certainement gagné The Voice 2018… Vraiment ?


Laissez nous vous dire que nous ne l’espérons pas, pas qu’elle ne gagne pas, non. Bref, nous nous expliquons.

Si la candidature de Mennel a réveillé les trolls et têtes d’affiche prévisibles de la fachosphère qui se sont exprimés ici et là, animés par leur racisme et musulmanophobie, pour crier grand remplacement !, nous espérons que « cette histoire » ne se sera pas réduite à l’attaque raciste subie par une jeune française qui ne demandait qu’à chanter. En s’attachant à décrire une meute de loups agissant de façon unanime et coordonnée pour s’en prendre à Mennel, ce raisonnement fait habilement oublier les raisons pour lesquelles tant de personnes, et quelles personnes, ont débattu des ses posts controversés et de sa participation à The Voice.

Des gens ordinaires, mais aussi des féministes, des universalistes, des laïcs ont fait remarquer que l’on banalise le voile en le rendant cool et mode ou en le faisant passer pour un marqueur de féminité puis un outil de séduction comme l’aura martelé Rokhaya Diallo sur différents plateaux TV ou radio.
Mennel, une chanteuse de variétés, qui pourrait devenir une idole de la jeune génération porte le voile islamique à la Télévision, en France.
C’est une première !
Tout comme Rokhaya Diallo, Mennel Ibtissem entend rassembler le public autour d’une stratégie de division et de cloisonnement qui utilise le tissu comme frontière communautaire et vise à le rendre intouchable.

Dans un tweet récent, Philippe Marlière, poste un article datant de 2016 dans lequel l’historienne américaine JOAN W. SCOTT titre “Cette étrange obsession française pour le voile”.
Bien que l’envie de leur répondre que les Etat-unis, terre des crispations communautaires et de l’obsession pour la catégorisation raciale n’a aucune leçon de tolérance à donner à la France,- c’est court, ça clot aussi vite le débat que la carte de l’islamophobie et en plus dans ce cas, c’est juste-, oui, bien que l’envie soit là, nous allons plutôt expliquer en quoi cette exception française nous rassure.

Tout d’abord, dans l’éventail des lois françaises, le voile n’est pas plus stigmatisé que d’autres signes religieux. En s’attachant à l’idée qu’il est sur une femme, et qu’on ne doit aucunement porter atteinte à la dignité de cette femme, les néoislamistes et les antiracistes radicaux ont fait le tour de passe passe de le rendre indispensable. Une femme est fragile, elle a besoin d’être respectée, pourquoi ne pas lui permettre ce qui ne l’est pas aux autres ?

En se laissant peu à peu déborder par les revendications identitaires communautaires, le voile, comme le halal, devient un droit (ou un devoir ?) fondamental qu’il faut honorer absolument pour être conforme à l’affirmation de pays des droits de l’Homme.

Les barrières doivent tomber, quelles qu’elles soient, peu importe pourquoi elles sont en place. On ne distingue plus les discriminations qui tombent sous le coup de la loi des restrictions légales qui concernent tout autant les autres signes religieux. Ecole publique, contraintes professionnelles des milieux industriels ou du domaine de la santé, etc. : rien ne doit résister au voile, sinon c’est l’expression d’un racisme, d’islamophobie ou d’une résurgence coloniale comme l’aura tweeté Madjid Messaoudene, conseiller municipal, élu FG de la ville de Saint-Denis en charge de l’égalité femme / homme : “Le dévoilement des femmes musulmanes, révélateur d'une mentalité de colon” mais faut-il lui rappeler qu’historiquement, c’est bien un colon qui a voilé les femmes ?
Leila Babès, islamologue et auteure de “ Le voile démystifié” (ed. Bayard), s’est exprimée - indépendamment de l’affaire Mennel au sujet du voile islamique “Que les choses soient claires. Le voile n'est interdit que dans certains lieux (pour travailler dans les institutions de l'Etat). Mais pour autant qu'il soit indifférent que des femmes l'arborent dans l'espace public, il n'a jamais été, ni un droit, ni même une liberté !” Et nous ajouterons,  “encore moins une injonction divine”.


Les théologiens musulmans dont l’avis vaut la peine d’être écouté, prônant donc un Islam compatible avec la République, sont unanimes, le voile n’est mentionné nulle part dans le Coran. L’université d’Al-Azhar, plus grande université au monde, bastion des Frères musulmans, les a d’ailleurs rejoints sur cette question en validant le 02/07/2017, la thèse de doctorat de Moustafa Mhammad Rached sur le voile islamique.

Dr. Moustafa conclut que le voile est “plus une habitude qu’une obligation religieuse qui n’a d’islamique que «les bonnes intentions» de ceux qui défendent son port”.

Au nom de l’intersectionnalité, du sanglot de l’homme blanc et du féminisme musulman c’est à dire le féminisme approuvé par les imams et les néoislamistes, nous pourrions nous contenter de dire que ces “bonnes intentions” consistant à invisibiliser les femmes afin qu’elles s’évitent un viol au coin de la rue ou en allant aux toilettes comme au 7ème siècle, ces “bonnes intentions” consistant à draper les femmes de vertu pour les différencier des salopes qui l’ont “cherché, mérité”, qui “savent qu’elles le veulent”, ces “bonnes intentions” consistant à marquer d’un voile la femme libre à ne pas importuner par opposition à l’esclave, qui est “montable” n’importe où et n’importe quand, ces “bonnes intentions”, nous en avons besoin en France autant que de la peine de mort, c’est à dire pas du tout mais que ce qui se passe ailleurs, ne nous concerne pas et que nous n’avons aucune légitimité à le commenter, cela serait raciste !

Mais nous ne sommes pas des intersectionnels, ni de la fachosphère de droite ou islamiste, ni de la gauche-régressive. Nous refusons ces « bonnes intentions » paternalistes pour nous mais aussi ailleurs car nous refusons l’hérésie qui consiste à valoriser la différence religieuse aux dépens de l'humanité qui nous lie.
Nous témoignons donc de notre soutien inconditionnel, d’abord aux femmes qui luttent  contre les reliquats de la société patriarcale dans leurs pays et les abus qu’elles subissent de la part de leurs communautés, ensuite aux hommes qui les épaulent, nous souhaitons que partout, à terme, jamais plus des femmes ne soient prisonnières d’autrui ni d’une pensée rétrograde d’elles-mêmes.
Détourner le regard de leur combat car leur culture, leur couleur, leur pays ne seraient pas les nôtres, n’est-ce pas là le racisme ?

Le voile est arboré par obligation, militantisme islamiste ou endoctrinement, il est une véritable assignation à résidence identitaire. Il sert encore plus à marquer une séparation dans un pays où il n’est pas imposé par la loi. Il est une adhésion à la Oumma censée transcender les frontières et les nationalités .
Dans des milieux communautaires pratiquants, couplé avec le désir ou l’injonction de ne pas se "mélanger aux associateurs ou aux mécréants", il devient une mise au trou du fatalisme et du déterminisme desquels l’on ne voudra ni ne pourra se dépêtrer.

Sahîh Muslim rapporté par Abou Hourayra : le messager de Dieu a dit "Ne saluez pas les juifs et les chrétiens avant qu’ils ne vous saluent et quand vous les rencontrez sur les routes, forcez-les à passer sur la partie la plus étroite". "5389"

Des femmes peuvent tout à fait se faire l’écho de cette assignation à résidence identitaire.
S’il a été lancé par les Frères Musulmans pour impliquer les femmes et donner un visage positif aux préceptes de ce courant religieux, le féminisme musulman a un essor naturel car il restitue ces femmes dans l’acceptation d’une société séparée. Si elles l’acceptent, elles en sont fières et la défendent. Elles sont les petites mains d’une déculturation progressive et nécessaire à la réalisation des aspirations impérialistes de l’islamisme, un islamisme qui a de plus en plus besoin de place.  

Cette défense oblige les autres militantismes à s’aligner sur ces revendications, pour éviter d’aller contre la volonté des femmes musulmanes, qui sont ici censées être représentées dans leur ensemble, comme un bloc monolithique.

Ainsi, une minorité non seulement confisque la parole, mais intime le silence et l’immobilisme. On se demandera comment quelque chose que l’homme oriental aura imposé aux femmes pour se garantir un quota de vierges dans la société ou faire valoir sa virilité par l'oppression de sa ou ses épouses, ses sœurs et toutes les femmes de sa famille qui concentreraient son « honneur », pourrait jamais être présenté comme émancipateur pour les femmes autrement que par des escrocs.

Qui si ce n’est des escrocs vendraient le séparatisme culturel et la coexistence comme solutions d’apaisement quand ils finissent, dans le silence qu’ils instaurent, de détruire notre contrat social, notre base de valeurs communes ?

Silence, on voile

Qui si ce n’est un escroc prétextera la vertu, la pudeur, la chasteté et la volonté de ne pas tenter ni être tenté par des petites filles pour les voiler ? Le voilement des petites filles entraîne leur sexualisation. Si ce n’est pas l’escroquerie, c’est de l’ignorance qui pousse à cacher une tentation qui n’existe pas encore, sauf à sexualiser les petites filles.
Asif Arif, avocat dont le livre « Maîtriser la laïcité » est préfacé par le président de l’Observatoire de la laïcité Jean-Louis Bianco, a reçu dans l’un de ces podcasts, des prédicateurs expliquant qu’il faut mettre le voile à des enfants dès le jeune âge, pour les habituer à le porter plus tard et éviter une rébellion à l’adolescence. Cette pratique s’appelle de l’endoctrinement et du lavage de cerveau.
Donner de l’emphase au discours néoislamiste en faisant la publicité du voile participe à cet endoctrinement, non seulement vis à vis des jeunes, mais aussi en faisant en sorte que des adultes soient de moins en moins choqués que l’on invisibilise des petites filles en leur faisant porter le jilbeb qui les couvre jusqu’aux chevilles pour sortir dans la rue, aller et revenir de l’école, etc.  
C’est le résultat à craindre si le voile passe pour un accessoire de mode stylé dans des émissions aussi populaires et familiales que The Voice.

En serait-il de même pour des fillettes issues de familles protestantes ou catholiques conservatrices ? Elles auraient au moins la possibilité de décider d’adhérer à ce discours en découvrant qu’il y a d’autres modes de vie, et en prenant leur décision à l’âge adulte. Les médias et la société ne les renvoient pas en permanence à une image prédéterminée de la femme catholique ou protestante en s’essayant maladroitement à la “représentativité”.

Le plus grave, c’est qu’au nom d’une vision particulière de la tolérance et des droits des femmes, on en arrive à accentuer une pression religieuse et sociétale sur certaines filles, qui n’auront jamais autant de chances que d’autres de se déterminer, de penser par elles-mêmes. Ces fillettes françaises à qui l’on n’assure pas les mêmes droits fondamentaux que les autres au nom de la religion de leurs parents ou d’un héritage communautaire, nous les trahissons jour après jour et trahissons tout autant les garçons qui apprennent à visualiser concrètement la vertu et l’impudeur, plutôt qu’à développer la notion du consentement et de l’égalité.